L’après colonisation

En 1951, Joseph Poirier achète le moulin de son beau-frère Ludger Demers. Le nouveau propriétaire, étant marié à la fille de Télesphore Demers, le lien familial est maintenu. Mais, l’entrée en scène des Poirier annonce tout de même le début d’une époque nouvelle, la dernière de la vie active du moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons

Alors qu’en 1904 Télesphore Demers juge préférable d’offrir un plus large éventail de services à la population de La Doré, Joseph Poirier, en 1951, comprend, que pour la suivie de son entreprise, il devient essentiel de spécialiser la production. En un demi-siècle la situation économique a beaucoup évolué à La Doré, comme dans tout le reste du Saguenay-Lac-St-Jean, et les Poirier réalisent bien que leur petite industrie doit être rajeunie pour mieux répondre aux nouvelles conditions du marché.

Même si la forêt demeure l’une des bases de l’économie régionale, l’industrie papetière occupe, en 1951, une part beaucoup plus large de l’exploitation forestière que le sciage. Alors qu’en 1944 la région ne compte pas moins de 300 scieries en activité, il n’en subsiste plus que 128 en 1951. La tendance est à l’élimination des petites unités (moins de 2 millions de PMP) au profil des plus gros producteurs. L’époque des scieries artisanales tire à sa fin.

D’autre part, certaines conditions du marché se sont grandement améliorées. L’établissement d’un véritable système régional de communication a considérablement diminué l’isolement dans lequel était plongée La Doré au début du siècle. La région reste éloignée des grands centres de population et de services, mais l’amélioration du réseau routier et l’extension du système ferroviaire permettent aux trains et aux camions de circuler tout autour du Saguenay et du Lac Saint-Jean et d’atteindre les importants marchés de Québec et Montréal.

Le Québec, depuis la Guerre, vit une période de croissance démographique et économique et la demande pour un matériau aussi important que le bois connait une très forte augmentation. En 1951, l’avenir demeure donc intéressant pour l’industrie régionale du sciage, mais il ne semble plus y avoir beaucoup de place pour les petits moulins de village comme celui que vient d’acheter Joseph Poirier.

Vingt-cinq ans de sursis

Joseph Poirier possède cependant quelques atouts importants dans son jeu. D’abord, l’expérience des scieries ne lui manque pas puisque, depuis 1947, il opère deux moulins portatifs qu’il transporte au besoin, entre les chantiers de La Lièvre et de Chibougamau. Ensuite, cinq de ses fils lui fournissent une main-d’œuvre dévouée et qualifiée.

Sans abandonner l’eau comme force motrice, les opérations de la scierie doivent être rationalisées : d’une part spécialiser la production, et d’autre part mécaniser certaines opérations effectuées à l’extérieur du moulin en exploitant davantage les potentiels offerts par la Rivière-aux-Saumons.

À partir de 1958 la moulange cesse de fonctionner. La mécanique rudimentaire du moulin Poirier n’a vraiment plus aucune chance de concurrencer les installations plus modernes des coopératives dont le rythme de production est jusqu’à dix fois plus rapide. Le moulin consacre désormais toutes ses énergies à un seul type de produit, celui-là même qui se trouve à l’origine de sa vocation industrielle : le bois.

Le moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons, comme toutes les entreprises de type artisanal, s’est développé de façon très empirique, sans jamais utiliser au maximum toute la matière première qu’il traite. Toute la quantité de bois qui passe par le moulin sans être rentabilisée se traduit par des pertes financières. Or, pour une entreprise aussi modeste que celle des Poirier, il devient particulièrement important de minimiser les pertes afin d’augmenter la marge de profit.

La famille Poirier, au début des années 1960, décide d’installer une petite machine pour fabriquer des boîtes de bleuets. Durant les mois de juillet et aout, la récolte des bleuets occupe des centaines de familles dans la partie de ouest du Lac Saint-Jean et, avant l’utilisation des contenants en matière plastique, des boîtes de bois rectangulaires sont utilisées. La fabrication de ces boîtes constitue un excellent moyen de récupérer la grosse croûte enlevée aux résineux ou aux trembles de moindre qualité tout en s’assurant un intéressant revenu d’appoint.

Pendant la saison, de 300 à 400 boîtes peuvent être fabriquées en une journée. En conservant le mode rationnel de fonctionnement de la scierie, la famille Poirier doit songer cependant à la modernisation de certaines activités périphériques au sciage.

L’énergie hydraulique peut encore, de 1950 à 1960, faire fonctionner un moulin à scie mais il devient de plus en plus difficile de compter uniquement sur la force physique ou animale pour effectuer le transport et le chargement du bois. Chaque étape de la mécanisation d’une entreprise de transformation industrielle entraîne inévitablement une accélération appréciable du processus de production et des économies substantielles au  chapitre des dépenses salariales. La non-évolution des techniques du moulin à eau l’empêche de franchir un certain niveau de production qu’on peut situer entre 800 000 et 1 million de PMP par an. C’est donc uniquement grâce à une diminution relative des coûts d’opération que sa survie devient possible. Par conséquent, succédant à son père en 1968, Raymond Poirier décide d’apporter quelques transformations afin de permettre à son entreprise de prospérer dans son cadre traditionnel.

Premièrement, il s’équipe d’un chariot élévateur et d’un chargeur mécanique pour son camion. Ces deux acquisitions lui permettent de diminuer son personnel de quatre à deux personnes et grâce à l’économie ainsi réalisée, d’espérer  pouvoir demeurer concurrentiel.

Ensuite, Raymond Poirier s’attaque au grave problème de l’approvisionnement en bois car celui-ci menace de faire cruellement défaut, maintenant que les grands défrichements sont terminés. Les petites scieries, comme celle des Poirier, ne disposent pas de concessions forestières comme les grandes compagnies et elles n’ont pas les moyens de s’alimenter trop loin dans les forêts domaniales. Comme le résineux fait presque exclusivement l’objet de la coupe forestière du Lac Saint-Jean, Raymond Poirier réagit en concentrant sa production sur le bois de tremble.

Le tremble se vend peut-être  moins cher que le résineux, mais la concurrence est beaucoup moins forte, et surtout, le ministère des Terres et Forêts en garantit l’approvisionnement aux entreprises qui veulent bien en faire la transformation. Cette garantie constitue un avantage particulièrement estimable pour la petite scierie de La Doré.

Le moulin Poirier continuera toujours de scier le bois des propriétaires des environs, le tremble comme le résineux. Mais à partir de la fin des années 1960, toute sa production commerciale sera constituée de tremble et destinée au marché du bois d’emballage.

La fin d’une époque

Lorsque Raymond Poirier reprend l’entreprise de son père en 1968, l’ère de l’utilisation des moulins à eau est révolue. Le moulin de la Rivière-aux-Saumons fonctionne toujours mais l’évolution des techniques et les nouvelles exigences du marché le contraignent finalement en 1976 à cesser ses activités. Raymond Poirier doit donc se résoudre à abandonner son moulin. Il entreprend aussitôt la construction d’une nouvelle scierie plus moderne, située à quelques centaines de mètres seulement de l’ancien bâtiment.