Une nouvelle vocation

L’achat du moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons par Télesphore Demers en 1904 marque le début de l’ère commerciale de l’entreprise. Dorénavant, il ne s’agit plus seulement d’aider à la construction d’un village, mais de participer à l’industrie québécoise du sciage et du commerce du bois. Le moulin Demers continue de jouer un rôle important de soutien dans le développement de La Doré, mais son activité dépasse maintenant les limites du simple cadre villageois.

Malheureusement, ce nouveau souffle dans l’activité du moulin de la Rivière-aux-Saumons arrive juste au moment où l’industrie québécoise du sciage connait un certain essoufflement. Le marché international, principal débouché du bois québécois, s’approvisionne à de nouvelles sources et les pulperies ont commencé à remplacer les scieries dans le paysage industriel de la région.

Depuis les années 1870, les grands pins ont pratiquement disparu des forêts saguenéennes et jeannoises : la région n’a plus à offrir que des essences beaucoup moins recherchées comme le tremble et l’épinette. De plus, l’important marché britannique a été presque totalement perdu au profil de la Scandinavie, géographiquement beaucoup plus proche de la Grande-Bretagne que ne l’est le Québec.

En 1897, quand Alfred Dubuc fonde la Société de pulpe de Chicoutimi;  l’exploitation forestière du Saguenay-Lac-St-Jean s’oriente en fonction des besoins des usines de pulpe puis des papeteries, alors que l’industrie de sciage va en déclinant. C’est dans ce contexte général qu’il faut envisager l’entrée en scène du moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons dans le commerce régional du bois.

Reconstruction du moulin

Télesphore Demers n’était pas un nouveau venu dans le domaine du bois de sciage puisque sa famille possédait déjà un moulin dans la Beauce. Lui-même avait opéré une scierie située à St-Hilaire Dorcet. Commençant à trouver que les réserves de son industrie n’étaient plus suffisantes, il part avec son frère Fortunat pour le Lac St-Jean où il est certain de pouvoir trouver toute la matière première nécessaire à l’alimentation d’une scierie. Resté seul à Roberval, Télesphore Demers entend parler du moulin d’Alfred Angers qu’il achète aussitôt.

À peine installé, Télesphore Demers entreprend les premières transformations. Après seulement quelques mois de fonctionnement, le moulin est entièrement démonté puis reconstruit selon les exigences de son nouveau propriétaire. Une meilleure utilisation du potentiel énergétique disponible, la modernisation de la mécanique et l’élargissement de l’éventail des services offerts, tels sont les objectifs poursuivis par Télesphore Demers.

Du temps d’Alfred Angers, il n’existait qu’un modeste barrage de bois et une dalle ouverte pour contrôler le débit de la rivière et amener l’eau jusqu’au moulin où une ou deux turbines actionnaient la grande scie, la dégauchisseuse et la machine à bardeaux.

Télesphore Demers commence donc par refaire le barrage en 1912. Cet ouvrage de pierres et de béton court sur une longueur de 150 pieds à une hauteur maximale de 6 pieds, avec une épaisseur qui peut atteindre 16 pieds dans son centre inférieur. À l’extrémité, se trouve la prise d’eau dont l’entrée est protégée par un râtelier qui empêche les gros morceaux de glace ou de bois d’emprunter le tuyau d’amenée en direction des mécanismes du moulin. Un empellement vertical y règle le débit d’eau.

À partir de cette prise d’eau, Télesphore Demers remplace l’ancienne dalle ouverte par un tuyau fait de tremble et de pin gris. D’un diamètre de 4 pieds, cette conduite achemine l’eau sur une distance de 125 pieds, jusqu’à la chambre des turbines, avec une puissance considérablement accrue par rapport à l’ancien système. Sur tout le parcours, des trous percés sur le dessus permettent à l’air de s’échapper et assurent une humidité constante au bois, à l’extérieur comme à l’intérieur; on empêche ainsi le bois de pourrir trop rapidement. Ces perforations servent également à absorber d’éventuels « coups de bélier » causés par une trop forte pression.

La chambre des turbines est la dernière composante du système de canalisation de l’énergie hydraulique. C’est à l’intérieur de ce caisson de béton que l’eau de la rivière se transforme en énergie par l’action qui est exercée sur les pales des turbines qui entraînent en tournant tous les mécanismes du moulin. Les trois turbines installées par Télesphore Demers ont des puissances respectives de 35, 18 et 7 chevaux-vapeur. Toutes ces transformations ont été effectuées avant 1915.

Vers 1912, le moulin de la Rivière-aux-Saumons scie environ 250 000 pieds de bois de toutes les longueurs et de toutes les essences, mais principalement des résineux. La scierie demeure une petite entreprise familiale qui occupe rarement plus de deux personnes, sauf pour de courtes périodes, au printemps, où l’on fait parfois appel à 2 ou 3 surnuméraires. La grande scie tourne entre 6 et 8 mois par an, débutant ses activités en mars ou en avril pour les prolonger jusqu’à la fin de l’automne. Avec sensiblement la même organisation du travail, le moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons fonctionnera pendant environ soixante ans tout en augmentant considérablement le volume de sa production.

Plus qu’une scierie

Propriétaire pendant près de 20 ans, Télesphore Demers s’efforce d’offrir, par le moulin de la Rivière-aux-Saumons, un soutien technique à toute la communauté. Seule entreprise de transformation primaire de La Doré, l’industrie des Demers influence directement le processus de modernisation et l’amélioration des conditions de vie des habitants de ce village agricole.

En 1908, monsieur Demers commence à moudre le grain pour les propriétaires d’animaux des alentours. Il ne s’agit que de produire la moulée destinée à l’alimentation animale; le seul moulin à farine du secteur demeurant celui des Bernard, situé sur l’emplacement actuel du Zoo Sauvage de Saint-Félicien. Il est probable qu’une moulange avait déjà fonctionné du temps d’Alfred Angers, mais elle avait dû être abandonnée lors de la reconstruction du moulin. De 1908 à 1958, ce service de moulange fonctionnera sans arrêt.

Malgré un extérieur modeste et des méthodes limitées de production, la scierie de la Rivière-aux-Saumons offre vers 1920 la possibilité de fournir l’électricité au village de La Doré, ce qui constitue dès lors un progrès remarquable.

En 1917, Télesphore Demers installe sa première génératrice au sous-sol du moulin. Actionnée par une turbine qui développe 35 chevaux-vapeur, cette génératrice n’alimente d’abord que le moulin, la maison des Demers et le très proche voisinage. Mais le 7 avril 1919, Télesphore Demers obtient de la municipalité la permission d’installer les poteaux et les fils nécessaires à la distribution de l’électricité jusqu’à l’église et, en deux ans à peine, il réussit à électrifier la majorité des maisons du village.

La première génératrice, peu puissante, doit être changée dès la première année et, par la suite, des améliorations sont effectuées pour répondre à la demande. Il est important de retenir que cette installation électrique a été faite par des amateurs, sans étude préalable sur la consommation et la capacité de production. Malgré des procédés artisanaux, cette installation électrique reflète assez bien l’audace et l’ingéniosité des entrepreneurs de la Rivière-aux-Saumons.

Jusqu’en 1930, l’électricité est distribuée aux maisons de La Doré grâce à la génératrice des Demers. Cette énergie n’est alors utilisée que pour l’éclairage puisque personne ne possède encore d’appareils électriques dans la paroisse. On paie selon le nombre d’ampoules utilisées car, avant 1928, il n’est pas possible de mesurer la quantité d’énergie dépensée par chaque foyer. L’intensité du courant est réglée directement sur la vitesse de la turbine par le propriétaire du moulin et selon les besoins de l’heure. La génératrice est mise en marche après le coucher du soleil et, pendant la nuit, sa vitesse est considérablement réduite. La distribution de la lumière électrique est une organisation communautaire dont les Demers sont les gardiens.

En 1928, les Demers installent des compteurs à chaque maison et, le 27 mai 1930, ils vendent toute leur installation électrique, y compris la génératrice, à la Compagnie électrique du Saguenay. Si cette vente permet la modernisation du système de distribution électrique à La Doré, elle marque, pour le moulin à eau de la Rivière-aux-Saumons, la fin de l’ère de l’électricité. Jusqu’à sa fermeture en 1976, la scierie n’est plus éclairée que par la vacillante lumière du fanal.

Loin de tout

À cause de sa situation géographique éloignée des marchés et des services des grands centres, la petite entreprise de la Rivière-aux-Saumons a toujours cherché à se suffire à elle-même. Elle tire son énergie de la rivière toute proche et prélève sa matière première des forêts environnantes et va même à l’encontre du progrès, en produisant sa propre énergie électrique. Notre-Dame-de-La-Doré est située tout au bout du domaine colonisé et on y a vite appris à ne pas trop compter sur l’aide extérieure.

Il est donc essentiel pour la scierie de La Doré que la majeure partie des pièces qui la composent soient réparées sur place. S’il fallait faire appel à la fonderie de Plessisville ou aux ateliers de Montréal ou de Québec à chaque fois qu’une pièce vient à faire défaut, la production serait constamment interrompue, et ce, pour de longues et coûteuses périodes. Ce risque, toujours présent, de la machine à réparer explique en grande partie le fait que tout l’intérieur du moulin est fais en bois, un matériau facilement accessible et que l’artisan des environs peut réparer. Une grande partie des engrenages  est faite de bois alors que le métal aurait sûrement offert de meilleures garanties de résistance.

Mais le bois, beaucoup plus léger, prélève sensiblement moins d’énergie sur le potentiel fourni par les turbines et constitue un matériau plus accessible que le métal dans ce milieu alors isolé.

C’est pour effectuer les réparations, et par conséquent assurer une plus grande indépendance au moulin, qu’on y a construit le petit atelier qui se trouve sous la remise à bois. On y retrouve une scie circulaire, une scie à ruban, une perceuse, une meule à aiguiser, une enclume et un feu de forge. Tous ces outils sont, eux aussi, actionnés par l’énergie hydraulique générée par la plus petite des trois turbines. Il est difficile de fixer la date de construction de cet atelier mais il remonte probablement aux origines du moulin, à tout le moins au début de l’époque des Demers en 1904.

Au début du 20e siècle, l’administration d’une scierie du type de celle de la Rivière-aux-Saumons signifie souvent que l’on doit également participer activement à sa construction et à son entretien. L’atelier de réparation constitue donc une nécessité et, à ce titre, il est particulièrement représentatif du type d’entreprise, encore très artisanal, que possède les Demers.

La famille Demers administrera le moulin à eau pendant 47 ans et le transformera en une petite entreprise de services et de commerce du bois. Après Télesphore Demers, c’est son fils Ludger qui, à partir de 1925, mènera les affaires de la scierie jusqu’en 1951. Le moulin fonctionne toute l’année puisqu’en hiver, pendant que la grande scie reste immobile, la dégauchisseuse continue de tourner, de même que la moulange et le machine à bardeaux.